mardi 4 août 2026

République, ton école fout le camp !

 

texte d'une conférence prononcée le 13 mai 1994

 


Née avec la nuit des temps, l'École s'est surtout adressée aux classes sociales riches et privilégiées de la société. Ainsi, de la Grèce antique à la Révolution de 1789, l'école est celle de la bourgeoisie ; l'aristocratie s'adressant à des précepteurs qui toutefois est une forme de scolarisation. Il faut, ici, relever le caractère très schématique voire caricatural de cette description.

Effectivement, il est faux de dire que les pauvres n'avaient pas accès à l'école. Ce serait nier l'œuvre de l'Église qui ouvrait ses écoles à tous. Ce serait occulter que les 3e et 4e conciles du Latran (1171-1215) instituaient, dans chaque Cathédrale, un bénéfice ecclésiastique afin qu'un maître puisse donner gratuitement des leçons aux écoliers sans ressources. Ce serait oublier l'œuvre de Jean Baptiste de La Salle à la veille de la Révolution. Toutefois cette exégèse ne doit pas masquer que la majorité des enfants du peuple ne fréquentaient pas l’école : il fallait qu'ils travaillent pour gagner une partie de la pitance familiale.

L'idée d'école et la pensée sur l'école fleurissaient plus dans l'esprit des « savants » et autres philosophes que dans celui de l'homme du peuple. Ainsi, il est rare de trouver une revendication la concernant dans les cahiers de doléances rédigés en 1789.

La période révolutionnaire, pendant laquelle s’exprimèrent les pensées des Lumières, sera l'occasion de l'émergence de plusieurs projets concernant l'école et plus généralement l'éducation des enfants : celui de Talleyrand qui reprend les idées des encyclopédistes – vivre heureux et utile —, celui de Condorcet qui assigne à l'éducation le rôle de développer les capacités individuelles et de perfectionner l'espèce humaine, celui de Le Peletier de Saint‑Fargeau pour qui «  la société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison publique et mettre l'instruction publique à la portée de tous les citoyens. »

Une analyse fine du projet de Le Peletier montrerait les préoccupations égalitaires qui se faisaient jour dans la société et s’exprimaient vis-à-vis de l’éducation. Pour la première fois se posait le débat qui consiste à savoir si l'éducation peut à la fois former des hommes libres et forger une âme nationale.

Les difficultés de tous ordres auxquelles étaient confrontées les révolutionnaires, firent que bien peu de chaque projet « éducatif » vit le jour. C'est au XIXe siècle, paraphrasant l'historien Alphonse Aulard, qu’il appartiendra de mettre en application des idées révolutionnaires. De l'histoire scolaire du XIXe siècle, le sociologue Émile Durkheim écrivait qu’elle « N’est pas très riche en nouveautés ; ce n'est qu'un lent et progressif réveil d'idées que le XVIIIe siècle connaissait déjà ... » Il s'agit là d'un jugement sévère, sûrement exact quant aux doctrines pédagogiques, mais qui, sur le plan sociopolitique, néglige les apports originaux des représentants de la pensée ouvrière et socialiste.

C'est sans doute en réaction, par crainte, à ces apports que les trois premiers quarts du XIXe siècle furent marqués par la mainmise de l'Église sur l’éducation ; il s'agissait de faire assumer à l'enseignement élémentaire la tâche, triple, de moraliser le peuple, de favoriser l'essor économique et de consolider le nouvel ordre politique et social.

Ainsi voit-on apparaître que l'école peut être constitutive d'un projet national.

Cependant chacun aura vu, d'évidence, que ce projet, consolidé par la loi Guizot de 1833, relève plus du contrôle (de l'asservissement ?) des masses populaires que de leur libération : il s'agissait « d’assagir » le peuple plutôt que de le rendre souverain.

 

La courte République de 1848 permis à Hippolyte Carnot[1] de proposer un projet de loi amenant, pour l'école, la célèbre trilogie : gratuité, obligation, laïcité.

Ce projet resta au stade de projet, car, si la bourgeoisie libérale voyait bien la nécessité d'éduquer le peuple pour, en quelque sorte, le rendre économiquement efficace voire rentable, elle craignait que la laïcité, et même la gratuité et l'obligation, ne fussent de nature à faire naître trop de « penseurs » fomentateurs de troubles ou de révolte : ce furent alors les lois Falloux[2] et Parieu[3] (1850).

Cependant il faut bien remarquer que jamais « la machine scolaire » ne connut, depuis la révolution jusqu'à 1875, de marche en arrière même si parfois l'Église reprenait le dessus concernant la gestion de l'éducation. Chaque loi qui s'ajoutait aux précédentes, apporter un maillon renforçant la solidité de l'édifice : Fortoul[4] crée un palier d'orientation en 3e année d'enseignement secondaire, Rouland[5]&[6] améliore la situation des instituteurs et fonde des sections industrielles, etc. Tout ceci fait que le bilan scolaire de ce début du dix-neuvième siècle est loin d'être négligeable : en 1829, 31 000 écoles accueillent 1 370 000 élèves, en 1848 ce sont 63 000 écoles qui reçoivent 3 500 000 enfants. Malgré cela le nombre de soldats illettrés est de 33%.

 

Après le vote des lois constitutionnelles de 1875, consacrant la République, une nouvelle orientation de la politique française en matière d’organisation scolaire est amorcée. Les hommes politiques établissent à la suite de la défaite de 1870 un rapport entre la supériorité technique de l'Allemagne et la qualité de ses institutions scolaires.

Le monde économique change et impose à la France des mesures d'organisation et d'intégration des innovations scientifiques et techniques qui marqueront la politique scolaire. Ce sera l'avènement des lois Ferry (1881, 1882) qui scelleront l'aboutissement d'un long processus tendant à inscrire, non pas un anticléricalisme forcené, mais l'affirmation de la volonté d'affermir la République dans (et pour) laquelle l’école joue un rôle fondamental.

Dans son discours au Sénat, le 31 mai 1883, Jules Ferry déclarait  : «  nous avons promis la neutralité religieuse, mais nous n'avons pas promis la neutralité philosophique, pas plus que la neutralité politique », et devant le congrès pédagogique du 25 avril 1881 il déclarait  : « vous devez enseigner la politique parce que la loi vous charge de donner l'enseignement civique, et aussi parce que vous devez vous souvenir que vous êtes fils de 1789 y a affranchis vos pères et que vous vivez sous la République de 1870 qui vous a affranchi vous-même. Vous avez le devoir de faire aimer la République et la première Révolution. »

Le ton était donné : il s'agissait de former des citoyens fidèles à la nation et à la République, et, pour reprendre les termes de Ferry, « des citoyens imbus de l'esprit national, des citoyens pénétrés des grandes et généreuses traditions de la Révolution française. »

 

Le système éducatif français vivra pour ce projet et dans ce cadre vivant et en constant mouvement jusqu'au tournant des années 1950 qui connaîtra un apogée avec la crise scolaire des années 1970-1980.

Le préambule de la Constitution de 1946, confirmé par celui de la Constitution de 1958, édicte que « la nation garantit l’égal accès de l'enfant et de l'adulte à l'instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L'organisation de l'enseignement public, gratuit et laïc à tous les degrés, est un devoir de l'État. »

La transformation des modes de vie et des structures professionnelles suscite une prise de conscience individuelle et sociale du besoin d'enseignement et de formation. À cela s'ajoute « l’explosion scolaire » (que d'aucuns ont appelé la démocratisation), conséquence des lois en faveur de la famille, qui se traduit par l'entrée massive des élèves dans le collège, le lycée et l'université. Dès lors, et encore aujourd'hui non résolu, le système scolaire se trouve face au choix, pour reprendre les termes d'Antoine Léon, entre concevoir l'école comme moyen propre à assurer l'ascension d'une élite jugée apte à remplir les plus hautes fonctions sociales, ou se préoccuper du plein épanouissement, de la formation intégrale et permanente du plus grand nombre d'enfants ?

Voilà que, près de 20 ans après[7] l'ouverture du « collège unique[8] » et pour tous, le constat est amer : l'école laisse, au regard de l'insertion professionnelle, de plus en plus de jeunes sur le pavé des rues et le bitume des banlieues.

L'échec scolaire, bête noire des pédagogues des années 1970-1980, n'a jamais été résolu. Et virgule s'il ne l'a pas été, c'est sans doute parce qu'on ne s’est qu'insuffisamment posé la question de savoir « quelle école pour quelle société avec quels hommes ? »

Dans son livre « Education and Economic growth » le prix Nobel Théodore Schultz[9] Analyse le rapport existant entre l'éducation et la croissance économique reprenant le constat d’Edward Denison selon lequel le capital technique n'explique au mieux que la moitié de la croissance économique ; l'autre moitié serait la conséquence, selon Gary Becker (Prix Nobel 1992) du capital humain et plus particulièrement de son degré de formation.

Or souvenons-nous de ce que nous écrivions à propos des analyses politiques qui succédèrent à la défaite de 1870. Si l'Allemagne avait vaincu la France c'est qu'elle possédait un niveau technique supérieur amené par un système scolaire de qualité, on n'hésitait pas alors à dire que « les professeurs allemands avaient gagné la guerre » !

Plus près de nous (dans la décennie 1960-1970), nous pourrions faire un constat analogue avec le Japon, et le constat inverse avec les États-Unis d'Amérique[10]. À la croissance du premier correspond un système scolaire fortement étatisé où la scolarité est longue, au second là où la scolarité n’est pas « étatisée » et laissée au libre choix des familles, correspond un développement économique qui sans être négligeable, est quasiment stagnant, en outre l'on est en droit de se demander ce que ce développement aurait été sans l'immigration massive des « cerveaux » venu d'Europe et d'Extrême-Orient.

Il est assez clair, aujourd'hui et pour la très grande majorité des économistes, que la formation est source de développement économique. Pour Schultz, la formation permet de « transformer le pire des fondeurs de gueuse de fonte en un ouvrier efficace capable d'analyser une situation, d'anticiper une panne et d'intervenir pour l'empêcher. »

 

C'est peut-être à ce moment-là de l'analyse qu'il faut prendre en compte l'existence de la séparation de l'investissement éducatif en deux axes : l'un qui intéresserait le collectif, l'autre l'extrême individuel.

Adam Smith, dans la richesse des nations en 1776, écrivait que celui qui a été éduqué fournira « un travail qui pourra lui rembourser le coût de sa formation avec au moins les profits ordinaires d'un capital de même valeur. » Marx, lui aussi a largement contribué à populariser l'idée que la formation entraîne une plus grande efficacité et donc un meilleur salaire. Nous sommes donc aujourd'hui devant deux axes de réflexion :

-        Meilleure formation = croissance économique,

-        Meilleur niveau de formation = salaire plus élevé.

Or, il ne semble pas que le collectif énoncé dans la première assertion soit compatible, dans la pensée actuelle, avec la seconde, plus individuelle. Mais mon propos n'est pas de traiter de la compatibilité de ces deux axes, cela appartient à un autre champ d’étude. Le mien est d’analyser comment, face à ce besoin d'ordre collectif, chacun implique son individualité, c'est-à-dire comment chacun investi en formation et s'y investit.

Globalement, mais aussi individuellement, tous pensent que plus on se forme meilleur sera le salaire, plus à choisir sera le travail. En même temps il faut bien constater que tous ne sont pas également doués face aux apprentissages, notamment scolaires. Et, ce sont les moins doués qui devraient aller à l'école le plus longtemps, ce qui limite l'intérêt de la formation en termes de gain de capital.

En pratique nous constatons que ce sont ceux qui ont le plus besoin d'école qui la quittent le plus tôt amplement confortés dans ce choix par le système scolaire lui-même. Le choix de poursuivre ou non des études est donc strictement personnel mais sous contrainte : chacun investit jusqu'au point où il pense que l'investissement cesse d'être rentable. Mais, on le sent bien aujourd'hui que ce choix tombe sous le couperet des prédicats sociaux environnementaux selon Pierre Bourdieu, ou socio-comportementaux selon Gary Becker.

Pour Bourdieu, le choix est le fait d'un héritage culturel ; pour Becker, le jeune qui sait qui aura plus de difficultés, donc plus de chance d'échec, sera dissuadé d'entamer des études longues.

Pour ma part je rejoins assez volontiers le point de vue de Becker qui, sans nier l'influence du contexte social, estime que cette influence n'empêche pas un calcul rationnel. C'est ce que nous vivons avec certains, comme les jeunes filles issues de l’immigration, qui souvent investissent beaucoup dans la formation où elles voient un moyen d’émancipation : elles donnent un sens tout à fait personnel à l'école.

Où je diverge d'avec Becker c'est lorsqu'il professe que l'école « apporte un plus », qu'elle n'a pour fonction que d'apprendre. Il me semble que, dans l'idéal, il aurait raison mais l'analyse pragmatique des pratiques montre que l'école filtre plus qu'elle ne forme, même si elle forme.

Là, je rejoindrai assez facilement la théorie de Lester Thurow[11] selon laquelle « l’enseignement n'a pas pour fonction de donner des compétences à l'individu et, partant, d'accroître la productivité du travail et d'élever le niveau de salaire, mais plutôt de certifier qu'il est apte à suivre une formation et de lui conférer un certain statut. » Et c'est bien en ça que l'école intervient à l'entrée dans le monde professionnel : la notoriété de la formation, la longueur et la qualité du parcours scolaire ou la présence d'éventuels anciens (sous forme d’association d’anciens élèves susceptibles de parrainer), ou mieux la « formation maison », sont autant de facteurs qui servent à réduire l'incertitude de l’employabilité et du recrutement. C'est d'ailleurs dans ce contexte que se situe la dévalorisation des diplômes. Lorsque 2% d'une classe d'âge parvient au baccalauréat, celui-ci est un repère social ; lorsqu'il en intéresse 60%, il ne veut plus rien dire (alors comme en 2026, 95% des élèves). Précisons, à la suite des travaux de Baudelot et Establet[12], que le baccalauréat aujourd'hui apporte, en termes de savoir, au moins autant qu'autrefois.

La formation de masse ne remplit plus sa fonction de filtre, donc elle se dévalorise. Le rôle assigné à l'école n'étant pas de former, mais de sélectionner, notre société « économique » et obligée de monter de plus en plus haut la barre et de créer des systèmes parallèles de sélection, comme la double formation, le C.I.P[13]

Cependant la vérité de la raison d'être de l'école n'est-elle pas dans la position synthétique exprimée par Mark Blaug[14] pour qui « l’école habitue au raisonnement et donne le goût de l'effort, si bien que même si elle n’apprend rien, elle est utile. » D'ailleurs, dans une perspective plus sociopolitique Samuel Bowler et Herbert Gintin soulignent l'apprentissage du conformisme, de l'obéissance et de la hiérarchie que permet la scolarisation.

Le monde économique ne saurait cependant ne se satisfaire que de têtes qui ne seraient que bien faites ; il faut aussi qu'elles soient bien pleines.

On voit donc dans cette rapide analyse que si l'école du XIXe siècle jusqu'aux années 1970 répondait aux attentes de la société en jouant le rôle d’un filtre pour l’accès aux études longues, depuis la crise de 1970 le fossé ne cesse de se creuser entre l'école et la société le filtre ne fonctionnant plus, du moins en apparence. Nous n'avons pas su aider les moins doués à investir l'école et les apprentissages ; pas plus que nous n'avons su montrer au monde économique l'importance d'une formation générale de qualité pour tous, donc longue au regard des données technologiques, techniques, scientifiques et de « pensée » actuelles.

 

La question est donc la suivante : depuis les années 1970, la République a-t-elle échoué dans la mission sociale qu'elle avait assignée à l'école depuis le XIXᵉ siècle, ou bien a-t-elle progressivement redéfini son projet politique et social, modifiant ainsi les attentes qu'elle nourrit à l'égard de l'institution scolaire ?

Autrement dit, assiste-t-on à l'échec d'un modèle républicain de l'école, ou à la transformation du rôle que la République entend lui faire jouer dans la société ?

Cette reformulation met davantage en évidence l'alternative centrale de votre réflexion : échec de la mission historique ou mutation du projet républicain lui-même, ce qui ouvre naturellement sur une analyse historique et sociologique de l'évolution de l'école depuis les années 1970.

 

 

 

 

Jean-Jacques Latouille

13 mai 1994

 



[1] En 1848, il devient ministre de l’Instruction : il entend faire des instituteurs ruraux les propagandistes de l’idée républicaine, crée une éphémère École nationale d’administration et introduit l’enseignement agricole à l’école primaire, qu’il voulait gratuite, obligatoire, voire laïque. Mais début juillet 1848, tenant cette dernière proposition comme trop avancée, l’Assemblée constituante obtient sa démission. (Source : Carnot, Hippolyte (1801-1888) (FranceArchives) )

[5] Rouland (Source France Archives)

[7] A la date de cette conférence énoncée en 1994.

[8] La réforme Fouchet Capelle de 1963 met en place les collèges d’enseignement secondaire (CES). La loi Haby du 11 juillet 1975 supprime la distinction entre CES et CEG qui deviennent tous des collèges. Elle met fin à l’organisation de la scolarité en filières. L’hétérogénéité des classes est établie, des actions de soutien et des activités d’approfondissement sont organisées. Le brevet des collèges remplace le brevet d’études du premier cycle du second degré (BEPC). Pour ses détracteurs, le collège unique ne contribue pas à démocratiser l’enseignement mais, en supprimant les filières, il appauvrit les programmes et répond principalement à un souci de réduction des dépenses d’enseignement. (Source : Le collège unique : de la loi Haby au "choc des savoirs" | Vie publique )

[9] La théorie du capital humain, dans Alternatives Economiques La théorie du capital humain. | Alternatives économiques

[10] Les dix années entre 1960 et 1970 marquent le moment où le Japon comble à toute vitesse son retard d'après-guerre face au modèle américain.

Indicateur / Aspect

États-Unis (1960-1970)

Japon (1960-1970)

Croissance moyenne du PIB

~4 % à 4,5 % par an (solide mais mature)

~10 % à 10,5 % par an (croissance à deux chiffres)

Moteur principal

Consommation intérieure & dépenses publiques

Investissement industriel & Exportations

Statut mondial (1968)

1ᵉʳ PIB mondial (indétrônable)

Devient la 2ᵉ économie mondiale (dépasse la RFA)

Gains de productivité

Modérés

Exceptionnels (+11 % par an dans l'industrie)

Tableau réalisé par IA (Gemini)

[11] Une synthèse autour de « L’Éducation entre égalité et efficacité » où Thurow est cité, 20250404_menger

[12] Ch. Baudelot et R. Establet, Le niveau monte ", de Christian Baudelot et Roger Establet : les chimères de la décadence, in Le Monde 7 janvier 1989, " Le niveau monte ", de Christian Baudelot et Roger Establet : les chimères de la décadence

[13] Contrat d’Insertion Professionnelle, Wikipédia consulté le 02 08 2026 Contrat d'insertion professionnelle — Wikipédia

[14] Gilles Dostaler, Mark Blaug, analyste de la discipline économique, Alternatives Économiques, 1 12 2008, Mark Blaug, analyste de la discipline économique | Alternatives économiques

vendredi 19 avril 2024

Guide Complet sur le Harcèlement en Ligne Destiné aux Parents

 



 

Une lectrice de mon blog (https://lecolecestquoi.blogspot.com/ ) dédié à l’école et à l’éducation m’a indiqué un article consacré au cyberharcèlement écrit par Eric RAUE.

Eric Raue n’est pas enseignant, ni psychologue, ni sociologue, il est rédacteur sur le site de WizCase (WizCase.com) qui est un site dédié à l’aide à apporter aux usagers afin qu’ils puissent faire des choix éclairés en matière de cybersécurité pour qu’ils demeurent, ainsi que leurs données, en sécurité. Eric Raue se passionne pour les nouveaux moyens de développer l'humanité grâce à la technologie. Il a beaucoup écrit d’analyses de logiciels VPN et des antivirus, des conseils, des guides, et bien plus encore.

 Aujourd’hui il propose (en ligne) un « Guide Complet sur le Harcèlement en Ligne Destiné aux Parents : https://fr.wizcase.com/blog/guide-complet-sur-le-harcelement-en-ligne-destine-aux-parents/

Ce guide est intéressant et propose de bonnes pistes pour permettre aux parents et aux enseignants de faire face au fléau lorsqu’il atteint leur enfant, mais il est aussi utile en matière de prévention.

On pourra regretter que toutes les références à des études, des articles spécialisés et aux statistiques soient américaines ; Eric Raue comme WizCase semblent bien être américains même si l’article est en français parce que publié sur la page française de WizCase.

Un guide clair, facile d’accès qui aidera les parents à prévenir et à réagir face au cyberharcèlement.

 

 

 

mercredi 13 mars 2024

Avant Jules Ferry il y avait des écoles

 

Ce billet est un complément autant qu’une explicitation de mon précédent billet : « Monsieur le Député : Non ! L’enseignement privé ce n’est pas le service public », et il répond à certains commentaires du précédent billet.

  


Dans mon précédent billet, où je voulais montrer la place historique de l’enseignement privé comme supplétif d’un enseignement public qui soit n’existait pas encore soit était insuffisant pour répondre à la demande sociale, je donnais l’exemple de l’évolution des écoles dans la petite ville de Tullins-Fures, je précisais notamment l’intérêt, dès le 17° siècle, que les édiles locaux portaient à « l’école ». Cela me valut une critique acerbe de la part de certains de mes lecteurs, je cite l’un d’eux : « Vous n’avez pas l’air au courant que c’était comme ça partout, en France, les ordonnances et déclarations royales… », puis, suit une liste assez impressionnante de décisions issues d’ordonnances royales dont aucune n’est datée, ce qui est une grave erreur lorsqu’on traite d’histoire, et certaines assertions me semblent entachées d’erreurs voire pourraient passer pour être des contrevérités. Comme l’explique Jean Baubérot[1] dans un billet de blog je ne suis pas hostile aux commentaires qui souvent enrichissent ma réflexion, mais si je ne suis pas hostile aux commentaires même les plus critiques, encore faut-il qu’ils soient totalement justifiés.

 

Tout d’abord, je voudrais souligner le fait que lorsque je cite les écoles de Tullins-Fures je ne le fais qu’à titre d’exemple et non pas pour montrer ce qui serait une exclusivité dans un monde de néant. Dans le contexte de ce billet, cet exemple joue un rôle crucial ; il est une illustration concrète qui permet de mieux comprendre la situation et l’évolution des écoles et plus largement du système scolaire. Il permet aussi, dans une certaine mesure, de soutenir les arguments que j’avance. Enfin, il permet aux lecteurs de comprendre ou pour le moins d’envisager dans les grandes lignes les étapes de l’évolution du système éducatif en France. Si je comprends qu’on puisse abonder l’exemple que je donne par un autre exemple, par contre il ne me semble pas pertinent de les opposer l’un et l’autre comme le fait le commentateur de mon texte lorsqu’il écrit : « Dans les villes, les collèges (enseignement secondaire) qui étaient municipaux comme celui de l’Esquille à Toulouse faisaient l’objet régulièrement d’une concession pour plusieurs années entre des ordres religieux concurrents : jésuites, oratoriens, bénédictins, ou autres, qui présentaient un projet, un programme, les enseignants, un prix. Exactement comme actuellement pour les cantines qui sont concédées à des chaînes concurrentes comme Sodexo, Elior, Compass, ou autres. Le conseil de la municipalité (échevins, consuls, capitouls) votait pour la meilleure proposition. » On ne peut pas opposer ces deux exemples ne serait-ce que par la nature et l’importance des villes d’où ils proviennent : Tullins‑Fures petite ville rurale qui atteignait péniblement, en 1793, 3500 habitants (ce qui était déjà une ville importante) face à Toulouse où la population en 1790 s’établit à 52 439 habitants[2]. L’exemple possède la valeur et l’intérêt que je décris plus haut, il perd l’un et l’autre s’il doit être opposé un autre exemple sans qu’il y ait de similitude entre les deux : ici, de population, d’organisation administrative et politique, de développement économique, de puissance des différentes parties prenantes… Opposer ces deux exemples est un non-sens scientifique, pareillement à la comparaison entre les « concessions » que pouvaient obtenir des ordres religieux pour enseigner dans la ville avec les concessions de service public donné dans le cadre des cantines scolaires. Pour qu’il y ait concession de service public il faut qu’il y ait un service public.

Mon aimable commentateur nous indique que : « c’était comme ça partout, en France, les ordonnances et déclarations royales : — imposaient l’enseignement obligatoire et gratuit pour tous les garçons et toutes les filles, sauf dérogation de l’évêque pour les parents justifiant que leurs enfants l’étaient déjà à domicile ou dans un collège, — obligeaient toutes les communautés d’habitants (campagne) et municipalités à engager un maître d’école (et une maîtresse pour les filles au-dessus d’un nombre d’enfants), — les autorisait à lever sur tous les foyers de la paroisse, même sans enfant scolarisé, un droit d’écolage pour payer leurs gages et leur maison… » : quelles sont ces ordonnances, à quelles dates furent-elles promulguées ? On ne peut pas « faire un paquet d’ordonnances » sans référer à l’autorité qui les prit et à « l’ambiance » culturelle de l’époque : quelles similitudes entre Charlemagne et Louis XIV, quelles similitudes dans l’organisation sociale et administrative à ces deux époques, la France de l’un n’était pas celle de l’autre (le Dauphiné ne rejoint le royaume que lorsque le Dauphin Humbert II le céda à la couronne en 1349 ? Étudier l’évolution de l’enseignement et l’évolution des écoles en tant que structures permet de mettre en évidence comme l’écrit Antoine Léon[3] : qu’« il paraît cependant difficile de préciser l’origine et les transformations des structures ou des programmes sans se référer constamment à l’histoire générale, tant il est vrai que les institutions scolaires constituent, à la fois, un reflet et un facteur de développement de la société. »

Lorsqu’on étudie la genèse du système scolaire France on ne peut pas faire l’impasse sur la Gaule romaine pas plus que sur les premières écoles chrétiennes et la création des universités, médiévales. Ainsi, Philippe Ariès écrit dans sa préface au livre d’Eugenio Garin[4] : « une histoire sans doute simplifiée, mais non pas fausse, de l’enseignement et de la vie des écoliers, pourrait bien négliger l’humanisme et conserver seulement le grand fait essentiel, à savoir qu’il existait ce type d’école pour les litterati depuis l’époque mérovingienne jusqu’au XVIIIe siècle, pendant plus d’un millénaire, et que c’est l’école latine. Il n’est pas inutile de suivre son évolution, ses réformes, les perspectives de ces programmes, mais il important avant tout de comprendre que pendant cette longue période, la seule langue scolaire était le latin. Tout le reste, y compris la langue et la littérature nationale était transmis par d’autres moyens que l’école. Cela veut dire que ni Ronsard, ni Malesherbes, ni Corneille, ni même Voltaire (quoiqu’il faille ici nuancer) n’ont appris le français à l’école. » Outre les jalons chronologiques, l’histoire de l’école ne peut se départir ni de la société dans laquelle apparaissent des contenus d’enseignement pas plus que de son organisation politique et administrative.

Ici ou là, des écoles sont apparues nous dirons spontanément, d’autres étaient le fait d’une impulsion donnée par une autorité étatique ou le plus souvent religieuse. Comme ce fut le cas, écrit Eugénio[5] Garin, avec « l’admonitio généralis de 789, où Charlemagne remettra en vigueur et complétera certaines dispositions préexistantes mais inappliquées, en imposant l’ouverture d’écoles où l’on apprend à lire aux enfants. En 529 déjà, le concile de Bezons stipulait que l’on étendit partout une coutume italienne fort salutaire, selon laquelle les prêtres des paroisses devaient recevoir de jeune célibataire et leur enseigner les psaumes et la loi du seigneur « de façon à se ménager de dignes successeurs ». Les capitulaires de 802 stipulent que « tous les fidèles peuvent envoyer leurs enfants étudier les lettres jusqu’à ce qu’ils les aient apprises ». L’Anglais Alcuin[6] conseille des classes séparées et des maîtres différents pour l’enseignement de la lecture, de l’écriture et du chant. Les écoles de cette période voyaient apparaître, en France, une pédagogie chrétienne catholique dont la perspective était de défendre la religion menacée par différents organismes et surtout par le protestantisme ; il s’agissait donc de former les membres du clergé, en même temps l’Église pensait qu’il était bon d’instruire les enfants pour les sortir de l’obscurantisme, donc on multiplia ces écoles au cours du Moyen Âge, parallèlement à la multiplication des écoles et à l’évolution du niveau culturel des ecclésiastiques on observait que l’autorité de l’Église se renforçait.

On peut alors distinguer trois types d’écoles : les écoles monastiques ou claustrales qui étaient installées dans des monastères accueillants dès le début du IVe siècle des enfants susceptibles d’entrer dans les ordres. L’éducation monastique fut introduite en Gaule par les disciples de Saint-Benoît et du moine irlandais Saint Colomban, on vit alors des monastères bénédictins s’édifier à Marseille, Arles, Uzès, Lérins, etc. À la même époque furent créées des écoles épiscopales encore appelées écoles cathédrales qui se présentaient comme de petits séminaires qui furent le ferment de la création des universités médiévales. Enfin, il y avait les écoles presbytérales ou paroissiales qui sont essentiellement apparues au XVIe siècle après le deuxième concile de Vaison (529) qui prescrivait « à tous les prêtres chargés de paroisse de recevoir chez eux, en qualité de lecteurs, des jeunes gens, afin de les élever chrétiennement, de leur apprendre les psaumes et les leçons de l’Écriture, et toute la loi du seigneur, de façon à pouvoir se préparer parmi eux de dignes successeurs ». On voit donc que la création des écoles répond d’abord au besoin que l’Église avait de renforcer sa position dans la société ainsi que son pouvoir, et avec les écoles paroissiales on voit, contrairement au commentateur de mon premier billet, que les prêtres chargés de paroisses c’est-à-dire les curés étaient bien invités à prendre en charge l’instruction des enfants de leur paroisse. S’il s’agit de former les futures membres du clergé, pour autant tous leurs élèves ne se destinaient pas à une fonction ecclésiastique.

Après la mort de Charlemagne, l’instabilité et l’insécurité que connut l’ex-empire entraîneront entre autres une stagnation de la vie intellectuelle et un quasi-arrêt du développement des institutions scolaires. Alors que la monarchie capétienne s’organisait durant les onzièmes et douzièmes siècles, le haut clergé voit ses prérogatives s’accroître et son monopole sur l’enseignement se renforcer. L’administration scolaire, si on peut s’exprimer ainsi, dépend de la compétence exclusive de l’évêque. C’est durant les troisièmes et quatrièmes conciles du Latran (1179-1215) qu’apparaît une véritable politique scolaire mais essentiellement au service de l’Église, elle était financée par un bénéfice ecclésiastique[7] afin qu’un maître puisse donner gratuitement des leçons aux clercs de cette église mais aussi aux écoliers sans ressources. Ouvrons une parenthèse pour souligner que s’il y avait bien une intention d’amener vers l’instruction scolaire (et surtout religieuse) des enfants pauvres, dans les faits ceux-ci furent extrêmement peu nombreux à rejoindre les écoles tant les travaux agricoles dans les zones rurales que ceux manufacturiers dans les villes les retenaient pour notamment apporter un complément de revenus à la famille. C’est dans ce contexte que l’on voit apparaître les premières corporations enseignantes.

La multiplication des universités au Moyen-Âge et surtout l’augmentation du nombre des étudiants et des enseignants ainsi que l’impact de la réputation de certains professeurs, comme en droit avec Cujas, qui firent que ces établissements échappaient petit à petit à l’autorité de l’évêque. Il fallut donc une nouvelle organisation, tant pour les universités que pour les écoles (petites écoles comme collèges), ainsi de nouvelles règles apparurent notamment celles concernant l’accès à la fonction enseignante : il fallait pour ouvrir une école avoir suivi pendant 5 à 7 ans d’enseignement d’un Maître confirmé, être titulaire de la licentia docendi (licence d’enseigner). Si, à cette époque le Pouvoir Royal intervient dans ces universités c’est essentiellement pour régler les démêlés entre les étudiants et la police. Les professeurs comme les étudiants bénéficiaient de privilèges qui furent confirmés par Philippe Auguste et par Saint-Louis, mais que Louis XI limita, deux siècles plus tard, en étendant la compétence du Parlement et en renforçant l’autorité du prévôt de Paris pour ce qui concerne l’université de Paris, il fit de même pour l’université de Valence en Dauphiné dont il fut à l’origine de la création en 1452. Mais aucun de ces trois rois ne manifesta de réel intérêt pour les petites écoles ni pour les collèges saufs quand ces derniers concurrençaient trop fortement la Faculté des Arts qui préparait à trois grades dont le premier, s’adressant à des étudiants âgés entre 14 et 16 ans, est sanctionné par la « déterminance » qui, au XVe siècle, prit le nom de baccalauréat. La délivrance des grades (des diplômes) se fait sous l’autorité de l’évêque et pas sous celle du Roi ni de son représentant ; l’évêque étant chancelier de l’université.

Un regard schématique sur l’évolution des universités en France au Moyen Âge permet de camper le paysage tant politique que sociologique de l’évolution de l’organisation scolaire du pays. Le développement de l’université a permis une accélération du développement de ces écoles. Tout d’abord l’université a été un incroyable « bouillon de culture » qui sans nul doute a été sinon à l’origine du moins a accompagné « un ensemble de transformations socio-économiques, politiques, idéologiques et culturelles[8]. » Ces transformations ont entraîné de nouveaux besoins relatifs à la qualité de l’enseignement, mais surtout de nouvelles demandes et conséquemment de nouvelles offres de formation. Un nouvel idéal éducatif apparut et fut notamment porté par les Jésuites au sein des collèges qu’ils ont ouverts. La création de ces collèges dont certains sont venus concurrencer très directement les Facultés des Arts, a permis la mise en place et l’essor de l’enseignement dont on peut sans doute dire qu’il était plus pragmatique que son prédécesseur, plus tourné vers les besoins de la société. L’essor de cet enseignement entre aussi en résonance avec le développement des luttes religieuses inaugurées par la Réforme ; conséquemment le Pouvoir Royal s’intéresse aux questions scolaires parce qu’il prend part aux luttes religieuses et « s’efforce de rattacher le domaine de la foi à une conception totale de l’unité nationale[9]. » Il est une autre composante de la société qui s’intéresse au développement des écoles : la « bourgeoisie » qui a émergé petit à petit au sein des villes. Cette bourgeoisie, surtout ce que certains appellent la grande bourgeoisie, va entraîner notamment au XVIIIe siècle un remaniement de valeur pédagogique. On va alors s’intéresser, parce que (schématiquement) l’enfant doit prendre la succession du père dans les affaires ou qu’on espère pour lui l’accès à une fonction juridique (par exemple), à « un enseignement ouvert sur la vie, des programmes réalistes, répondant aux exigences d’une société fluide[10]. » C’est dans les collèges tenus par les Oratoriens et les Jésuites que les « bourgeois » trouveront satisfaction à leur demande. Le développement des collèges fut tel avec un développement considérable des congrégations enseignantes, que le corps universitaire ne pouvait pas échapper à la désagrégation ; c’est comme le rappelle Antoine Léon « le plus souvent dans des établissements indépendants de l’université qu’on peut trouver un enseignement secondaire ou supérieur de qualité. »

Dans ce paysage, l’enseignement primaire conçu à la fois comme une œuvre de charité et comme un instrument de prosélytisme au service de l’Église, ne donne lieu qu’à des réalisations extrêmement modestes ; on est très loin d’un système scolaire qui aurait été voulu par la royauté et qui se serait développé au service de toute la population. Les petites écoles, n’ont connu de réel développement qu’à la toute fin de l’Ancien Régime. Pour autant il serait faux de dire que les rois n’auraient pas eu de politique scolaire, nous avons vu plus haut ce qu’il en fut pour Charlemagne par exemple. Le premier roi pour lequel on peut écrire qu’il s’est véritablement intéressé au système scolaire c’est François Ier (nous sommes déjà au XVIe siècle) qui est intervenu très directement dans le processus de rénovation culturelle en imposant l’usage de la langue française dans les actes judiciaires et dans les registres de baptême, et surtout en instituant le Collège des lecteurs royaux en 1529 qui deviendra le Collège de France. Là, il faut rappeler que la fin du règne de François Ier est marquée par le début des affrontements entre catholiques et protestants ce qui n’est pas anodin pour le sujet qui nous intéresse ici. Luther avait vu qu’une instruction obligatoire était la condition indispensable pour une authentique éducation chrétienne et le développement de la religion protestante. Alors au moment où de nombreuses écoles de l’Est et du Midi de la France sont touchées par le protestantisme, l’Église catholique doit réagir et elle le fait au moment du concile de Trente ans décidant de créer dans chaque église « une petite école dans laquelle le Maître, précepteur choisi par l’évêque, enseignera gratuitement aux enfants pour la lecture, l’écriture, la grammaire, le chant, le calcul » ; ce faisant l’Église catholique veut lutter autant contre l’obscurantisme que contre le développement de la Religion Réformée. L’Église obtiendra le soutien du Pouvoir Royal puisqu’« en sa qualité de roi très chrétien, de roi obligé par serment de défendre l’église et par conséquent de faciliter l’instruction religieuse de ses sujets[11]. » L’Édit de Nantes (1598) permet aux protestants d’ouvrir des écoles publiques. En même temps le pouvoir royal, par les statuts qu’il impose à l’Université, conforte la mainmise qu’il a sur elle et affirme la sécularisation de l’éducation.

L’arrivée au pouvoir de Louis XIV est marquée, en matière d’école, par un succès grandissant des Jésuites et des écoles protestantes qui seront finalement interdites par la révocation de l’Édit de Nantes. Beaucoup de ces écoles protestantes continuaient leur activité de façon clandestine, il fallait donc que le pouvoir royal trouve une parade ; Louis XIV prescrit l’obligation scolaire jusqu’à 14 ans dans son ordonnance de 1698 espérant ainsi la conversion des enfants vivant dans les régions où le protestantisme s’était particulièrement développé. On voit alors prospérer deux congrégations religieuses qui se consacrent à l’enseignement gratuit des enfants pauvres : la Congrégation des Frères de Saint-Charles fondée à Lyon en 1666 par Charles Démia et l’institut des Frères des Écoles chrétiennes créé à Reims en 1680 par Jean-Baptiste de la Salle. Le pouvoir politique, en particulier le ministre Colbert, prend de la distance avec les collèges auxquels on reprochait d’instruire trop d’enfants ce qui « présentait un risque pour l’économie nationale et semblait compromettre le recrutement de la main-d’œuvre manuelle nécessaire à la production[12]. » On pensait donc qu’il y avait trop de collèges, toutefois le recensement des collèges organisés par Colbert n’entraîna pas de fermeture notamment en raison de la crainte de voir les villes protester. Cependant la suppression de la Compagnie de Jésus en 1764 entraîna la fermeture de nombreux collèges.

 Après la mort de Louis XIV, le régent et Louis XV continu la politique de coercition vis-à-vis des écoles protestantes, et maintiennent une préoccupation forte à séculariser l’enseignement et à réglementer la vie universitaire. C’est ainsi qu’au niveau des écoles élémentaires, l’Intendant du Roi, en tant qu’il est tuteur des villes et des communautés rurales intervient à côté de l’évêque dans la vie des écoles, là où il y a des écoles. Mais l’intervention du Pouvoir Royal concerne essentiellement l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur : en 1719, par exemple, le roi instaure la gratuité des collèges universitaires de Paris, il crée des concours d’agrégation en 1766 pour les maîtres ès arts qui voulaient occuper une chaire, et il fonde diverses écoles techniques et militaires. À la même époque de nombreux ouvrages de pédagogie et des projets d’organisation de l’enseignement sont publiés à foison, je ne citerai que deux ouvrages : l’Essai d’éducation nationale (1763) écrit par de La Chalotais et le Mémoire sur l’éducation publique (1764) de Guyton de Morveau. Ces deux ouvrages, sans doute plus célèbres à l’époque que l’Émile de Jean-Jacques Rousseau, montrent l’état de la réflexion autour de l’éducation et de l’organisation d’un système scolaire national. Pour autant, ce ne sont que des ouvrages de « penseurs », et en aucun cas des textes réglementaires issus du Pouvoir Royal. Il faut attendre Turgot, ministre de Louis XVI, pour voir s’esquisser une structure étatique de contrôle, il préconisait l’organisation d’un conseil qui serait en quelque sorte une tutelle des Académies (comme l'Académie royale des Sciences), des universités, des collèges et des petites écoles. Mais l’idée d’une éducation nationale ne se concrétisera que dans les projets des législateurs de la Révolution de 1789.

On peut avancer l’idée que le Pouvoir Royal avait une volonté d’instituer un système national pour l’éducation des enfants du pays avec des écoles de plus en plus normatives. L’ordonnance de 1698 marque à la fois l’intérêt du Pouvoir Royal pour les collèges et les universités, et un intérêt fort pour l’instruction élémentaire dans la mesure où elle décrète l’instruction pour tous, en ordonnant que soit établi « autant il sera possible des maîtres dans toutes les paroisses où il n’y en a pour instruire tous les enfants. » Mais il ne faut pas négliger le fait, comme le rappelle Jean de Viguerie[13], que le Pouvoir Royal, en soutien à l’Église, « attend d’abord des petites écoles, qu’elles christianisent le peuple et qu’elles convertissent les enfants des protestants. » L’ordonnance de 1698 peut être considérée comme la traduction d’une politique d’éducation voulue et promulguée par Louis XIV ou peut être moins considéré comme une politique d’éducation que comme un outil de la politique royale à l’encontre des protestants ; elle intervient 13 ans après la révocation de l’édit de Nantes en réaction justement à la continuation en clandestinité des écoles protestantes, et cette ordonnance de 1698 avait été précédée le 21 juillet 1683 par une déclaration du roi « portant que les enfants de ceux de la religion prétendue réformée qui auront fait abjuration, seront instruits en leur religion ». Dans cette déclaration le Pouvoir Royal relève que des protestants qui se sont convertis à la religion catholique négligent de faire instruire leurs enfants dans la religion catholique et les laissent soit sans éducation soit aller vers les écoles protestantes. Ainsi les « petites écoles » ont prospéré là où elles pouvaient être implantées sous l’impulsion des congrégations enseignantes. Par exemple, l’institut fondé par Jean-Baptiste de la Salle comptait, à la veille de la révolution, 760 religieux qui assuraient dans 114 maisons la formation primaire à un peu plus de 30 000 élèves. Les congrégations étaient confrontées aux capacités des villes ou des communautés rurales à pouvoir disposer d’un local et à leur capacité à rémunérer les enseignants. Ces derniers se répartissaient en deux grandes catégories : les membres des congrégations enseignantes qui recevaient une initiation pédagogique au cours de leur noviciat dans les congrégations, et les laïcs (souvent dénommés régents d’école) qui n’avait de formation que celle acquise auprès de celui qui avait été leur maître lorsqu’ils étaient eux-mêmes élèves. En Dauphiné, par exemple, on recrutait les maîtres d’école hors proposition des congrégations, soit par « candidature spontanée » ou par connaissance ou des régents que l’on recrutait à l’occasion de la foire aux régents. Dans ces foires on y distinguait ceux qui savaient lire et qui portaient une plume à leur chapeau, ceux qui savaient lire et écrire qui portaient deux plumes à leur chapeau et enfin ceux qui savaient lire et écrire et compter et qui portaient trois plumes à leur chapeau. Dans ces régions alpines les régents d’école étaient souvent, si l’expression m’est permise, des saisonniers : l’été ils travaillaient à la ferme, l’hiver la rudesse du climat empêchant les travaux des champs ils allaient, la fin de l’automne venue, louer leurs services à la foire aux régents. Une cartographie des petites écoles montrerait une forte disparité entre les régions, entre les villes et les villages, plus généralement entre les territoires en fonction de la richesse économique de ceux-ci, et permettrait de mettre en évidence que les écoles tenues par des maîtres des congrégations enseignantes se situaient essentiellement dans des villes suffisamment importantes pour avoir une activité économique permettant de rémunérer des maîtres des congrégations, alors que les régents étaient recrutés très majoritairement par de petites communautés rurales. On voit donc que s’il y avait une volonté royale de développer « l’enseignement primaire », il n’y avait pas une volonté étatique de mettre en place un système scolaire homogène pour répondre à un besoin d’éducation qui aurait été bien cerné. Mais répétons-le, les petites écoles se sont développées, les petites communautés rurales ont de plus en plus fréquemment fait appel à un régent au moins pendant les mois d’hiver[14], ce qui a permis certains résultats en matière d’éducation du peuple que l’on peut mesurer par exemple avec l’analyse de la présence d’une signature sur les actes de mariage : en 1686 peut dénombrer 21 % des actes de mariage signés, ils passent à 37 % cent ans plus tard, l’évolution est importante pour autant elle ne concerne qu’une petite partie de la population, ce qui est loin de l’assertion du commentateur de mon billet qui laisse penser, au vu de ce que furent ses aïeux, que la France entière était alphabétisée. Cette analyse conforte aussi les disparités territoriales que j’évoquais comme l’indique Antoine Léon : « Il va sans dire que ce pourcentage varie sensiblement selon le sexe et la région. À travers cette analyse on voit aussi que l’instruction des filles, d’une façon générale, est moins organisée que celle des garçons, on relève que les signatures des épouses sont deux fois moins nombreuses que celle des époux. Il faut noter à cette occasion que lorsqu’une communauté ne pouvait pas ouvrir deux écoles, seule une école pour les garçons était ouverte. Certes les congrégations comme celle des Ursulines accueillaient les filles pauvres mais encore fallait-il qu’une école tenue par elles soit ouverte.

 

Comme le relève Jean de Viguerie[15], « au début, la monarchie se borne à protéger les écoles, puis elle les contrôle parce qu’elle les protège, enfin elle les gère pour mieux les contrôler. Il y a donc une tendance à l’étatisation. Mais on ne saurait ici faire la part de ce qui revient à une politique délibérée ou à une volonté de puissance, naturelle à tous les États. » La volonté du Pouvoir Royal de voir « exploser » le nombre d’écoles dans le royaume est indéniable mais les analyses sur le terrain montrent, même si le nombre d’écoles a considérablement augmenté et porté ses fruits en termes d’alphabétisation, qu’il n’y eut pas « d’explosion » pas plus que l’on peut parler d’instruction obligatoire et d’instruction gratuite malgré les listes de gratuité. En tout cas il ne s’agissait pas « d’un service public » au sens où le droit moderne l’entend[16]. Ce n’est qu’au moment de la Révolution que les questions d’enseignement prennent une vraie dimension nationale et étatique et qu’apparaissent quelques velléités de constitution d’un service public, sans pour autant connaître tellement plus de succès que la politique voulue par le Pouvoir Royal. Avec la survenue de la Révolution une page de l’histoire des écoles en France se tourne et une autre s’ouvre. L’œuvre de la Révolution, puis de l’Empire et du 19e siècle dans son ensemble repose sur des mouvements philosophiques qui imprègnent la pensée politique et, concernant l’éducation des enfants et l’école installe durablement une pensée « pédagogique » où on s’intéresse beaucoup aux finalités de l’éducation et aux méthodes. On observe alors que l’État s’affranchit de plus en plus de sa dépendance vis-à-vis de l’Église, qu’il organise de plus en plus la société notamment en prenant en charge la gestion d’un système scolaire par la nomination d’un directeur de l’instruction publique subordonné au ministre de l’Intérieur (loi du 3 brumaire an IV - 25 octobre 1795), qui deviendra un ministre de l’instruction d’abord sous la tutelle du ministre de l’Intérieur, avant d’être indépendant par l’ordonnance du 28 août 1824 qui crée le ministère des affaires ecclésiastiques et de l’instruction publique. L’école s’étatise dans l’idée d’éduquer le peuple pour le maîtriser comme le disait Bonaparte : « je me crois obligé d’organiser l’éducation de la génération nouvelle de manière à pouvoir surveiller ses opinions politiques et morales » et en créant dès 1808 un corps enseignant du secondaire public. Puis il y eut la guerre et surtout la défaite de 1870 qui pour les Républicains avait pour principale cause l’insuffisante instruction du peuple : « c’est l’instituteur prussien qui a gagné la guerre », pour les catholiques c’est la déchristianisation qui est la cause de la défaite. Ainsi arrivent avec Jules Ferry les grandes lois scolaires qui confirment l’ancrage de l’école publique dans l’État et dans la société, en quelque sorte le républicain Jules Ferry achève l’œuvre commencée par le libéral François Guizot en 1833. Désormais l'école sera gratuite, le 16 juin 1881, laïque et l’instruction obligatoire pour tous les enfants de 6 à 12 ans, le 29 mars 1882. C'est l'éducation pour tous, et l'élimination de l'enseignement religieux au sein de l’école. On y enseigne la tolérance et l'égalité "sans Dieu ni roi". C’est la laïcité.

 

 



[1] Jean Baubérot à propos des commentaires faits sur un de ses billets de blog sur Médiapart : « Un dernier mot sur ma Note « Israël-Palestine, notre responsabilité ». Naturellement, comme un lecteur me le rappelle, en publiant des notes sur Mediapart, je m’expose à des critiques et je les accepte à l’avance (j’ajouterai : tant qu’elles respectent les principes contenus dans le préambule de la Constitution qui constituent notre lien politique). C’est effectivement le cas des remarques, même dures, qui ont été faites. OK. Néanmoins, puisque certain.e.s lectrices/lecteurs se sont déclaré.e.s « déçu.e.s » par ma Note, j’ai le droit égal de leur dire que, moi-même, j’ai été déçu par plusieurs réactions (pas toutes, loin de là). Il y a, me semble-t-il, certainement un malentendu et, peut-être, une divergence. »

[2] Isabelle Caubet, Population, famille et habitat à Toulouse en 1790 dans Toulouse, une métropole méridionale, Presses Universitaires du Midi.

[3] Antoine Léon, Histoire de l’enseignement en France, Presses Universitaires de France, collection Que sais-je

[4] Eugenio Garin, l'éducation de l'homme moderne (1400 – 1600), Pluriel.

[5] Eugenio Garin, l'éducation de l'homme moderne (1400 – 1600), Pluriel.

[6] Alcuin, né dans le Yorkshire vers 735, et mort à Tours le 19 mai 804) est l'un des moines érudits et enseignants anglo-saxons les plus célèbres du Haut Moyen-Age, et qui fut dans la deuxième moitié de sa vie, l'un des principaux amis et conseillers de Charlemagne (±745-814).

[7] Louis Naurois : « Les bénéfices ecclésiastiques constituent une variété très particulière des biens ecclésiastiques : masse de biens, du type de la fondation, dotée de la personnalité morale et gérée par le bénéficier ; les revenus sont affectés à la subsistance de celui-ci, à charge pour lui de remplir un office et d'affecter à des œuvres pies l'excédent de ces revenus par rapport à ce que requiert son « honnête subsistance ». Certains offices sont par eux-mêmes assortis d'un bénéfice (offices d'évêque, de curé, de chanoine, par exemple) ; d'autres ne le sont qu'à la suite d'une fondation ; pour d'autres enfin, qui ne sont pas accompagnés d'un office, la subsistance du titulaire est assurée par d'autres moyens. » Encyclopaedia Universalis

[9] Antoine Léon, histoire de l'enseignement en France, PUF.

[10] Antoine Léon, histoire de l'enseignement en France, PUF.

[12] Jean de Viguerie, la monarchie française et l'instruction publique, dans Stéphane Rial, le miracle capétien, Perrin.

[14] Les historiens ont pu relever que parfois ce « régent » était aussi tavernier et faisait l’école dans une salle annexe de sa taverne.

[15] Jean de Viguerie, la monarchie française et l'instruction publique, dans Stéphane Rial, le miracle capétien, Perrin.

[16] Maroun Eddé, La destruction de l’Etat, Bouquins, 2023 : « un service public se caractérise avant tout par son accessibilité, liée à sa quasi-gratuité et au principe de « continuité » tel que défini par les pères fondateurs de la IIIe République. La santé, l'éducation, la sécurité étaient alors considérées comme des biens communs suffisamment importants pour justifier que tout le monde y ait accès, sans considération de moyens ou d'origine sociale. C'est l'essence même de notre pacte républicain. »

Constitution et service public | Conseil constitutionnel (conseil-constitutionnel.fr)

Les lois du service public - Carrières Publiques (carrieres-publiques.com)

La notion de service public| vie-publique.fr

 

 

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